Inland Empire

Publié le par Introl


5 ans après son dernier chef-d'oeuvre Mulholland Drive , David Lynch est de retour le 7 février avec son nouveau film, Inland Empire...


Le moins que l'on puisse dire, c'est que la bande annonce et les premières coupures de presse donnent envie !

 
 
 






Le titre du nouveau film de David Lynch s'écrit en lettres capitales et pas autrement. Ça nous va très bien comme ça : INLAND EMPIRE est en effet immense (trois heures), dominateur, impressionnant, vertigineux, vertical. Mais surtout, il est GRAND.

Qu'est-ce qu'un grand film ? En l'espèce, une sorte de film somme, où David Lynch revisite, rebrasse et cristallise toutes les matières du cinéma qu'il pratique depuis maintenant quarante ans. Dès le début, nous sommes pris à témoin de sa démarche, et les premiers dialogues du film pourraient être un échange entre le cinéaste et le spectateur. L'image est torve, le décor, indécidable, les visages, floutés. «Où sommes-nous ? Où suis-je ?» demande une voix qui pourrait être la nôtre. «Je cherche une entrée», répond une autre voix, qui pourrait être celle du cinéaste au seuil d'un film qu'il ne saurait par où commencer.
Et bientôt, un cinéaste, effectivement, apparaît : c'est un Jeremy Irons carnassier qui tient ce rôle. Il vient d'élire une actrice appelée Nikki Grace pour être son héroïne (Laura Dern, absolument GENIALE de bout en bout). Ils s'apprêtent à tourner le remake d'un film qui n'a jamais pu être fini à cause d'une malédiction. Ce film s'appelait 47, et son tournage s'est interrompu à la suite d'événements mystérieux, dont Hollywood colporte, depuis, la légende. Après quelques séances de travail, il apparaît clairement que le sort jeté sur 47 est toujours bien vivace, et Nikki en est la première victime, qui bascule irrémédiablement dans la fiction malsaine qu'elle était censée interpréter.
Trou noir. Elle n'en sortira pas, et nous non plus : INLAND EMPIRE (traduction littérale mais sans pertinence : «Empire du milieu») est un continent vaste et labyrinthique, où les séquences filmées, rêvées, délirées et «réelles» s'enchâssent si bien qu'elles forment toutes ensemble une quatrième dimension sans issue.
Cette dimension fonctionne comme un trou noir magnétique qui attire dans sa poisse les lambeaux du réel luxueux où Nikki évoluait et les absorbe, les contamine, les dévore. Avec son mari «dans la vie», comme avec son mari «dans le film», la double héroïne va souffrir mille peurs effrayantes, auxquelles se mêlent encore les résurgences, sexuelles et violentes, d'un passé obscur, qu'elle livre par bribes à une espèce de psy ressemblant étrangement à un tueur d'épouvante.
Entre fantasmes et fantômes, les scènes crues, puissantes et bizarres s'enchaînent dans une logique gigogne où défilent aussi les souvenirs de Lynch cinéaste : une unijambiste ( The Amputee, un de ses premiers courts métrages), une plaie ouverte (Sailor et Lula), un baiser saphique (Mulholland Drive), des corps humains surmontés de têtes de lapins lewiscarolliens ( Rabbits, moyen métrage de 2002), une terrifiante chambre d'hôtel ( Hôtel Room, série télé), des rires enregistrés sur une estrade de sitcom (On the Air), des bouffées de noir et blanc (Eraserhead, Elephant Man), etc.
Son «2001». Par le geste quasiment philosophique que le film dessine, par la trajectoire à la fois cosmique et cathartique de son héroïne, INLAND EMPIRE s'élève toutefois très au-delà d'un simple jeu d'abîmes autoréférentiels. Sans qu'on sache encore très bien comment le justifier, il nous a donné ce sentiment étrange que David Lynch avait réalisé là son odyssée. En quelque sorte, son 2001...
Dans la très sibylline note d'intention (quatre lignes) qu'il a bien voulu rédiger pour le festival, Lynch place INLAND EMPIRE sous le signe du «mystère des mondes», ce qui semble surtout une manière de ne rien révéler. Le film lui-même a été sélectionné à Venise sans être vu par personne, paraît-il, ni par ses acteurs ni par ses producteurs (dont Laura Dern fait partie).
Attendu sur les écrans français début 2007, il est présenté à la Mostra hors compétition, dans le cadre d'un hommage exceptionnel où un Lion d'or d'honneur sera remis au cinéaste pour l'ensemble de son invraisemblable carrière.
Son dévoilement a naturellement fait l'événement du jour sur le Lido et les splendides musiques qui le sertissent forment depuis sa projection l'obsédante bande-son du mental festivalier. Déposé presque en fin de course sur la couronne d'un festival décidément brillant, il en forme l'incontestable joyau et, surtout, en catalyse le sens : derrière son dédale de formes et d'idées, de fictions et de sensations, INLAND EMPIRE est une oeuvre magnifique sur le gigantesque empire du film, un éloge terrible et fabuleux du pays du cinéma. Capitale : Lynch.

Liberation




Il y a peu de temps encore, on craignait qu’il soit perdu pour le cinéma. David Lynch semblait, de loin, devenir l’un de ses propres personnages secondaires : un prêcheur bizarroïde, sous l’emprise d’un gourou de la méditation transcendantale, Maharishi Malesh Yogi, pour lequel il avait pris publiquement fait et cause. Son nouveau credo était « l’harmonie universelle ». Evénement de la dernière Mostra de Venise, la première mondiale de Inland Empire, hors compétition, a rassuré les fans. Lynch va bien : son cinéma est plus dérangé que jamais. On ne peut que se sentir sonné au terme des deux heures cinquante de projection, comme si l’on descendait d’un train fantôme sorti à grande vitesse de ses rails, et parti dans une direction inconnue. A côté de Inland Empire, Mulholland Drive (2001) était un modèle de rationalité. Cette fois, l’éclatement du récit, si tant est que le mot convienne, est sans limite ni retour. Et le glamour californien s’est dissipé. Bien que situé à Los Angeles, le film a été en partie tourné à Lodz, en Pologne (et en polonais !), dans des ruines industrielles, et il arbore le grain sans pitié de la vidéo numérique.

Inland Empire débute comme la chronique d’un tournage. Mais le film en chantier est le remake d’un autre, interrompu autrefois à la suite de la mort de ses interprètes principaux. L’actrice jouée par Laura Dern (aussi malmenée que prodigieuse, seize ans après Sailor et Lula) traverse le décor et se retrouve projetée dans un arrière-monde funeste, qui semble le siège de ses pires cauchemars. Nul ne sait comme Lynch accumuler avec cette constance ces images mentales que l’on forme entre veille et sommeil, volatiles, grotesques, terrifiantes. On n’a bien sûr qu’une envie : revoir Inland Empire, moins pour en rétablir la logique (mission impossible) que pour reprendre une nouvelle volée de coups au cœur, à la rétine et au cerveau.


Télérama


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Publié dans Regarder

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